Pour lui, mûrir et mourir ne sont séparés que par le « O » et le « ^ » de « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ! ». Pascal Forbes
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Léonard Mazeaufroid

Ecriture forcée
 
C’est en ouvrant le tiroir du bureau qu’il ressentit un léger malaise : à la place des stylos, une tête de poulet finissait de tacher les multiples cahiers d’écoliers.
Qui avait fait ça ? Il le savait déjà, il savait aussi de quelle manière il répondrait à l’auteur de cette petite mise en scène. C’était un miracle que ce qu’il reste de ce poulet soit arrivé jusqu’ici, pensait Euclide qui ne pouvait donc pas se permettre de laisser passer cette occasion, aussi, sa réponse devrait être exemplaire. Mais pour l’instant, il fallait faire disparaître les traces de ce crime. Si ses colocataires venaient à découvrir l’incident, il était bon pour la prison.
En effet, il faut savoir qu’après la première crise mondiale de 2010, les viandes avaient été interdites sur le territoire européen. Les dangers de contamination étaient trop importants en raison des conditions hygiéniques devenues déplorables. Seul le géant de l’agro-alimentaire, Mc Donald, avait, suite à un contrat d’une somme colossale, passé avec le gouvernement français, le droit de vendre steaks et ailerons de poulets, à la seule condition que leur teneur en viande ne dépasse pas les 3% et que les clients acceptent, après consommation, de boire un antibiotique et de passer le SAS de décontamination à la sortie du fast food.
Il n’y avait pas de temps à perdre pour Euclide, il fallait agir avant que l’odeur de la viande ne le fasse accuser d’attentat. Il enfila un blouson, délogea une carte d’identité minutieusement nichée sur une des poutres soutenant le plafond qu’il rangerait ensuite dans son portefeuille, puis sorti sans faire de bruit pour ne pas réveiller les quelques colocataires restants ; les autres étant quant à eux - et ça tombait bien - déjà partis travailler.
Click, clap, vroum. La vieille auto démarrait en direction du supermarché le plus à l’Est de la ville. Euclide y acheta trois bouteilles de Cola de 5 litres (le dernier format à la mode), un pot de peinture (bleu pacifique), et le rouleau qui allait avec. Il n’avait pas besoin de plus, la caissière lui offrit un bon pour un plein gratuit, bon, soit dit en passant, offert à tous les clients pour plus de 8 € d’achat. C’était en grande partie pour cela qu’il était venu ici. L’essence ne coûtait certes presque plus rien, mais il était difficile d’en trouver, plus beaucoup de commerçants n’en faisaient la distribution, les recharges pour voitures électriques devenues, désormais, plus lucratives et les mesures antipollution tendaient à faire disparaître cette bonne vieille gazoline.
Peu avant la sortie du magasin il décrocha calmement un extincteur qu’il posa tout aussi naturellement dans son caddie, à côté des imposantes bouteilles de Cola. Il faisait un temps exécrable dehors, terrible averse, orage ; éclairs et coups de tonnerre en boucle, et tant mieux, personne ne prêterait attention au contenu de son caddie comme ça… Une fois l’extincteur et le matériel de peinture placé au fond du coffre, il ouvrit les bouteilles de Cola qu’il vida quelques secondes après, une à une, mélangeant leur contenu à la mare d’eau qui submergeait le parking.
Click, clap, vroum, direction le point d’essence…
« Monsieur, le salua le caissier, votre carte d’identité s’il vous plaît.
- La voici… En revanche, pouvez-vous, si possible, remplir les bouteilles plutôt que mon réservoir ? Je pars à Vierzon, une semaine, et j’ai bien peur de ne pas trouver d’essence dans le centre…
- Mon pauvre monsieur… Allez, c’est entendu, je ne voudrais pas participer à votre calvaire… Fit le caissier tout en numérisant sa carte d’identité. Mais faites tout de même attention, c’est devenu la jungle là-bas, on dit que dans cette partie du pays, le chômage touche désormais trois-quarts de la population… Et je ne vous parle pas de l’insécurité…
- Merci, je suis au courant de la situation, c’est une catastrophe…
- Bon courage, et prenez garde ! »
Impeccable, il a tout avalé, se dit-il en remontant en voiture.
Click, clap, vroum, retour à la maison…
Clap, tock, click, personne… Retour à la voiture, ouverture du coffre, deux allers-retours, pour remonter le tout, clap, click.
Pas de temps à perdre, il n’y a personne, c’est maintenant ou jamais.
Pas de marche arrière, une excuse ? Pour ça, on verra plus tard.
L’adrénaline monte, cigarette sur cigarette depuis qu’il a quitté la station essence, il vide la première bouteille dans le tiroir, tant pis pour les cahiers, de toute façon il ne représentaient pour lui qu’un moyen de s’occuper en cours, ils n’étaient, en dehors de ce contexte, jamais ouverts. La seconde bouteille, quant à elle, imprégnera le bureau. Les vapeurs pénétrèrent, de toute leur force, les narines d’Euclide qui, à ce moment précis, sentit monter en lui toute la rage qu’il avait accumulé ces derniers mois. Que faire du pot de peinture ? Trop perturbé, il ne savait même plus pourquoi il l’avait acheté. Après l’avoir ouvert, non sans mal, il le vida par terre, autour du bureau, ça masquerait un peu les odeurs d’essence.
 
Click, phrrrrrrrrr… Le bureau s’embrase en un temps record, Euclide contemple le spectacle, fasciné, les flammes renforcent son envie de vengeance, la chaleur ambiante est étouffante, l’air irrespirable, extincteur en main, il tente de rester vigilant, il ne faut pas s’intoxiquer mais il ne faut pas non plus s’éloigner, pulvérisant régulièrement de la mousse pour éviter que les flammes, trop importantes n’atteignent le plafond. Il ne reste à présent que des cendres du bureau, plus aucune trace de poulet. La pièce est noire de suie. Euclide aussi.
 
Il est maintenant temps de contre-attaquer, une brève douche et quelques allers-retours aux toilettes pour vomir les particules absorbées laissèrent à Euclide le temps de reprendre ses esprits. Filons avant que quelqu’un ne rentre, il n’avait ni le temps, ni les prétextes pour justifier ce qui s’était passé ici.
Click, clap, vroum, le voilà parti pour Uzerche, c’est dans les environs qu’il rendrait une petite visite au commanditaire de cette mascarade. Zongo. C’était son nom. Un ex-colocataire qu’Euclide avait connu il y a quelques années de ça. Ecrivain et poète de talent, sorte de gourou, à mi-chemin entre marabout et chef de secte, il avait fait de ses anciens lecteurs, les plus fidèles de ses disciples, endoctrinés par le flux de textes et de paroles que Zongo leur proposait. Le temple se situait dans une forêt, à cinq kilomètres au Sud d’Uzerche, Euclide le savait, les mises en scène à répétition dont il avait été le témoin étaient le plus souvent suivies d’une invitation à venir se libérer au dit temple, afin d’atteindre le Black-out spirituel. Zongo lui avait dans un premier temps proposé de le rejoindre aimablement, lui assurant de suivre une formation de sous-gourou, suite à laquelle il disposerait de tous les outils pour, à son tour, développer le culte, et surtout le business dans les autres régions de France. Après quelques refus polis d’Euclide, les propositions se transformèrent en menaces, il reçut fréquemment des colis dans lesquels il pouvait trouver le doigt qu’un disciple avait sacrifié pour la cause. Un doigt, ce n’était pas bien grave, tant pis pour l’idiot qui avait fait ça, se disait Euclide à chaque fois, mais une tête de poulet, s’en était trop, sachant que le simple fait de posséder un animal était de nos jours assimilé à un acte de terrorisme biologique.
Il n’était à présent plus qu’à une dizaine de minutes du temple, plus il approchait, plus sa détermination à dissoudre cet empire s’intensifiait.
« La mort ou la prison m’y attendent peut-être, mais si je fais ça, je le fais aussi pour sauver les futurs victimes et libérer les adeptes » pensait Euclide, qui n’avait guère à perdre, la crise avait plongé le monde dans un chaos tel, que l’avenir ne pouvait laisser espérer une accalmie de la situation.
Click, clap, la voiture était désormais garée au bout du chemin comme indiqué dans le prospectus. Il fallait maintenant attendre, un apôtre passerait le chercher pour le guider au temple établi plus profondément dans la forêt.
Après quelques cigarettes à attendre, un disciple surgit des buissons.
« Suivez-moi, dit-il d’un ton pressé.
Ils s’engagèrent dans la forêt, luttant contre les branches et les bourbiers. Après approximativement une heure de marche, le temple se dressa à l’horizon, on ne distinguait que de petites lumières. Euclide était désorienté, trempé, épuisé, au bord de la crise de nerf. Et la nuit tomba sans même qu’il n’eut le temps de s’en apercevoir.
L’apôtre frappa six coups à la porte, puis six autres. La porte s’ouvrit alors, personne derrière… Etrange… Ils s’avancèrent de quelques pas.
« Asseyez-vous ici et attendez-le. »
Il devait sans doute parler du Chef…
Clap, click, en sortant, l’apôtre avait pris soin de fermer la porte à clé.
Euclide, assis devant une imposante table, contemplait la pièce. Elle était vaste et vide, sans aucune fenêtre, sans aucun meuble excepté cette immense table. Un stylo et quelques feuilles de papier avaient été mis à sa disposition. C’est le contenu de ces mêmes pages que vous lisez actuellement. J’ai pris soin d’écrire les premiers et derniers paragraphes de ce manuscrit, laissant Euclide s’adonner à son dernier exercice d’écriture pour sa partie astrale.
L’écume aux lèvres, il trancha âprement les chairs, mettant un terme à toutes ces satanées jérémiades.
 
Maître Zongo
Exercice d’écriture forcée n°42,
Coécrit par le disciple n°324

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