Pour lui, mûrir et mourir ne sont séparés que par le « O » et le « ^ » de « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ! ». Pascal Forbes
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Michel C. Thomas

Dans le courant des années 70, quand l’usage des ateliers d’écriture commença à se répandre, Michel Tournier s’écria : « Ils veulent donc que tout le monde devienne écrivain !? » Indignation corporatiste fort légitime ; on a bien assez de concurrents. Indignation élitaire qui peut s’autoriser d’une très vieille fable : « Vous qui êtes dans la cité êtes frères, leur dirons-nous dans notre histoire, mais le dieu qui vous a façonnés a mêlé de l’or dans la composition de ceux qui sont aptes au commandement et qui sont aussi les plus précieux. À celle des défenseurs il a mêlé de l’argent ; tandis que le fer et l’airain sont pour les laboureurs et les autres artisans. » (La République III, 415a). La fable des métaux est un mensonge, Platon n’en fait pas mystère, mais un mensonge noble et nécessaire. Chacun à sa place, chacun sa tâche, une seule tâche pour chacun et la cité sera en ordre. Platon, qui se défiait de l’écriture, renvoie le savetier à son atelier et s’occupe de raconter la fable d’origine phénicienne.
Accordons aux rieurs et aux ronchons la part qu’ils réclament. Les ateliers d’écriture sont un loisir comme un autre, comme le macramé, la poterie, la peinture sur soie ou la calligraphie. Ils procèdent de « l’animation culturelle », de cette offre qu’une collectivité publique (ou une association, ou un organisme d’État, ou les trois ensemble) se croit tenue de proposer à tous et à chacun ; démocratie et air du temps obligent. Ils représentent pour l’auteur, institué « animateur », un complément de revenu, à l’exemple de l’agriculteur qui fait visiter sa ferme, l’apiculteur ses ruches et le châtelain son château. Ils peuvent, à tout instant, virer à l’analyse sauvage, assuré que l’on est de trouver une oreille bienveillante à défaut d’écoute flottante. Dévier en jeux et prouesses faciles s’autorisant, non sans cuistrerie et méprise, des « recettes » de l’Oulipo. À décharge, après trente ans de pratique, il n’est pas avéré qu’ils constituent une réelle menace pour les auteurs en titre. Rions un peu. Ronchonnons, si tel est notre penchant.
On est au pied du mur. Ils sont une douzaine (répartis en deux ateliers ; il ne faut rien exagérer). Venus là avec de bonnes intentions et les meilleures raisons du monde. Raconter, si l’on a vécu, raconter, laisser une trace pour les petits-enfants (on se garde de l’emphase, on ne dit pas « pour les générations futures »). Reprendre pied dans la langue maternelle quand un long séjour à l’étranger nous en a éloigné. S’exercer un peu, se faire la main dans la perspective de ce roman ou ce récit dont on a le projet. Voir si l’on serait capable… Les meilleures raisons du monde.
Les ouvriers, au pied du mur, crachent dans leurs mains. On s’adonne à « la pioche » (selon le mot de Flaubert) avec davantage de délicatesse. On commence, en guise d’échauffement, par quelques exercices d’admiration. Zola, Céline (« banalement ignoble »), Nicolas Bouvier (« qui se met à la merci du pays où il va »), Jean-Claude Carrière, Maupassant, Olivier Cadiot… C’est leur choix. Après il faut s’y mettre vraiment, « et pas faire semblant », comme on dit sur les chantiers. Délicat quand même, on s’interdit de piocher trop brutalement. Un temps, on s’abrite derrière une sentence de Marguerite Duras : « On écrit pour savoir ce que l’on écrirait si l’on écrivait. » Ça protège un peu, mais ça lève des inhibitions, ça ouvre des pistes, ça laisse du champ. Si j’écrivais…
 
Michel C. Thomas

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