Pour lui, mûrir et mourir ne sont séparés que par le « O » et le « ^ » de « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ! ». Pascal Forbes
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Chap I

vendredi 25 décembre 2015, par Blackout

I
Le yack :
Mammifère ruminant de grande taille et à long pelage, le yack appartient à l’espèce Bos (Bos mutus/grunniens). Il vit dans les montagnes et les steppes désertiques d’Asie, notamment au Tibet entre 3800 et 6000 mètres d’altitude. Où il y est généralement utilisé comme animal de bât.
Représentez-vous une énorme vache des alpages tibétains recouverte d’un paillasson à poil long, d’une épaisse moquette traînant copieusement dans la boue et qui, du fait, devient rapidement un gros enchevêtrement de nœuds, un fourbi phénoménal que l’on pourrait facilement assimiler à une quantité innombrable de dreadlocks.
Avez-vous déjà essayé de démêler une dreadlocks ?
Imaginez-vous alors debout, confronté à l’anarchie broussailleuse du bestiau, une brosse insignifiante à la main (vous savez, une de ces choses miniatures et métalliques utilisées pour dénouer le pelage de certains chiens à poil touffu tout aussi miniatures)… Donc, imaginez-vous avec cette ridicule brosse en main, face au colosse en question, avec la ferme intention, bien sûr dictée par un de vos supérieurs hiérarchiques - car, vous vous en seriez douté, cela ne traverserait pas l’esprit d’un Homme normalement constitué - de peigner soigneusement le mastodonte. Tout ça dans le but incongru de le rendre le plus "joli possible", et ce, pour qu’il fasse sensation, le lendemain, lors de sa présentation au défilé annuel du salon de l’agriculture.
 
Il est sept heures et demi du matin, le soleil se lève, je suis face à Sacha (la gravure de mode concernée). Il est plutôt paisible, et sa placidité n’a, pour le moment, eu aucune faille… Mais comme me le répète tous les matins mon patron - éleveur de bovins de son état :
« Attention mon p’tit, il est peut-être pépère l’Sacha, mais ça reste un gros taureau, un putain de gros taureau ! Alors le jour où il décidera de te charger, tu as intérêt à courir très vite, et sans te retourner ! »
Il se veut donc très rassurant.
Je travaille pour lui depuis deux ans déjà. Je ne me plains pas. Je n’ai pas fait d’étude, je n’ai même pas mon bac, et j’ai trouvé cette place par le biais d’un piston bien huilé. Au diable la redite : je ne me plains pas. Cela étant, c’est loin d’être une raison valable pour me demander de risquer ma petite existence, aussi minable soit-elle, en taquinant la sensibilité pileuse d’un animal d’une tonne, armé de deux cornes acérées d’un mètre chacune…
« T’sais mon p’tit, Sacha est l’animal le plus représentatif de notre cheptel, et je compte sur toi pour le rendre le plus agréable possible à regarder. » Me disait donc, pour la énième fois, monsieur Bourru, ce matin même.
 
Toutefois… un animal par nature très laid, encore plus laid qu’une vache mal lunée, sans plus d’expression qu’un poisson mort oublié trop longtemps au soleil, reste irrémédiablement laid. Et on a beau se casser le cul pour le rendre « mignon », on parviendra seulement - et après moult efforts - à camoufler la misère sous une couche monumentale de… je ne sais pas moi… en l’occurrence, heu… de laque.
Et oui, en plus de cette ridicule brosse métallique, je suis armé, au creux de mon autre main, d’une bombe de deux litres de laque professionnelle fixation extrême effet "saut du lit". S’il n’y avait pas, juste en face de moi, Sacha la grosse vache et sa puanteur extrême, et si je n’avais pas cette très élégante paire de cuissardes, j’aurais pu me prendre pour un coiffeur huppé d’un salon parisien spécialisé dans la starlette peroxydée.
Mais bon… les pauvres bêtes… il ne faut pas les accabler pour autant, après tout, ils leur arrivent de plaire à certains tordus (je parle des yacks hein)… Ces pauvres bêtes, elles ont bien tapé dans l’œil de Monsieur et Madame Bourru, le siècle dernier - je pourrais même dire le millénaire passé - lors d’un séjour organisé au Tibet, par un tour-opérateur qui depuis, je crois… a fait faillite.
Ainsi… Le coup de cœur a poussé le couple Bourru à négocier avec un petit éleveur local, un certain Machupiccu - si je me rappelle bien -, qui leur a vendu deux mâles dans la fleur de l’âge, dont Sacha, et huit femelles nubiles. Le tout pour 6000 yuans ; somme qui ma fois… ne représente qu’une bouchée de pain en France - une bonne bouchée je l’admets (environ 600 euros) - mais qui correspond grosso modo à quelques années de besogne acharnée et d’arpentage des sentiers escarpés de l’Himalaya.
Bon. Je ne vous raconte pas le parcours du combattant subi par ces sensibles bêtes - de plus de 3 mètres de long sur environ 2 mètres de haut - et par leurs nouveaux propriétaires lors du trajet vers nos contrés, respectivement en container et en première classe, sur les mêmes rails.
Ce fut folklorique.
Bref. Je suis devant Sacha depuis dix minutes et je n’ai toujours pas commencé. Il va bien falloir que je m’y mette. Disons, par la tête.
Scratch…
J’espère ne pas être trop énergique. Je n’y vais pas de main morte, la moitié des poils reste attachée à la brosse et forme une grosse masse informe.
Scratch…
Pour l’instant il a plutôt l’air d’apprécier… Même si je m’y prends un peu comme un pied.
Scratch…
Il est sympa Sacha…
J’enchaîne avec le corps, c’est amusant, je peux me suspendre à la brosse les jambes recroquevillées, sans toucher terre, et sans un semblant de réaction de la part du pacha.
Il est sympa Sacha…
Je fini par la queue, quatre heures plus tard. En sueur, et dégoulinant de toutes parts…
J’ai un tas d’au moins trente kilos de laine à mes côtés - largement de quoi fournir ma garde robe en pull-over pour l’hiver - et… une grosse fringale commence à me saisir les tripes à coup de borborygmes répétés...
Il est temps pour moi d’aller déjeuner.
Madame et Monsieur Bourru forment un couple de paysans du cru, typique du Limousin profond.
Les petits plats que prépare Madame sont souvent très consistants et pèsent dans le ventre toute l’après-midi. Je n’ai cependant pas d’autre choix pour le déjeuné… Dans la mesure où la zone rurale qui accueille l’élevage est des plus reculées, je suis obligé de supporter leur présence lors des repas, chose qui relève parfois de la gageure…
Peu importe. J’aime bien mon boulot, j’en assume les conséquences.
Au menu de ce midi : de la garbure, une soupe traditionnelle et rustique, mijoté dans un grand pot de terre siégeant auprès d’un feu de cheminée. La base de cette mixture est constituée de viande, de chou, de patates et de bien d’autres légumes… un plat complet, plus ou moins équilibré, issu de notre bon vieux terroir.
Aujourd’hui, la discussion abordée par Monsieur est un peu gênante… J’ai parfois l’impression de faire partie intégrante de la famille à l’égal d’un cousin, si ce n’est d’un fils.
« Hé Mami !... fini les films pornos ! nos problèmes au plumard sont désormais à classer dans le passé ! Le Lulu m’a causé deux mots d’un produit miracle ! un élixir de jouvence pour le bas ventre ! Et j’en ai commandé deux sachets sur Internet grâce à la connexion du Lulu, des pilules bleues pour moi, et des roses pour toi, ce sont les pilules du bonheur qui dise… Pi… Ce matin, le Lulu a reçu le colis !... Et j’ai récupéré notre dû ! 20 pilules de… de… je sais pu l’nom… mais y’a de quoi tenir un mois qui dise ! Diantre… comment ça s’appelle déjà ? ce machin-là ?…
- Du Viagra Papi… Mais on est à table, et je crains que tu mettes le petit un peu mal à l’aise… »
Mal à l’aise ? Moi ? Mal à l’aise ?...
Mais bien sûr que je suis mal à l’aise ! Comment peut-elle en douter ? En plein repas, avoir l’esprit traversé par l’image subliminale d’un couple d’ancêtres à la peau flasque et parcheminée en pleine copulation sauvage, ça incommode oui, c’est le moins que l’on puisse dire.
Beua…
Enfin. Abstraction faite de ses quelques phrases inopportunes, la fin du repas fut… plutôt silencieuse… certes gâchée par un drôle de goût indéfinissable aux tréfonds de ma gorge, mais silencieuse...
Mon après-midi devait être encore consacré à Sacha, mais cette fois, il s’agissait de s’occuper de toute la logistique nécessaire à son transport jusqu’à Panam.
Primo, passer chercher la remorque adaptée chez Lucien, le voisin - à quelques bornes tout de même de la ferme. Rencontre qui, vraisemblablement, allait entraîner un abondant apéro à base de gnole et peut-être même un deuxième s’il était en forme… et un troisième… voire un quatrième…
Secundo, revenir tant bien que mal à la ferme et essayer d’expliquer à Sacha qu’il faut rentrer dans la boîte, de préférence sans faire d’histoire parce que c’est pour son bien.
Autant dire que l’après-midi se promet encore plus casse tête - pour rester poli - que la matinée.
Et pour en rajouter une couche, il s’est mis à pleuvoir comme vache qui pisse - c’est le cas de le dire… et le terrain, déjà labouré par le passage des bêtes et des machines agricoles risque vite de tourner à la bouillasse mouvante. Heureusement, j’avais soupçonné l’ondée et Sacha est à l’abri enfermé à double tour dans l’étable.
La coiffure, c’est pas mon truc, et je ne recommencerai pas d’aussitôt.
Pour aller avec mes cuissardes vertes, je vais enfiler une gabardine imperméable verte avec une large capuche verte. Je sais, le ton sur ton, c’est jamais terrible… Mais je peux vous assurer qu’avec ma touche de tueur en série psychopathe, ou de maniaque sexuel - cela dépend du point de vue - personne ne risque de m’interpeller.
Direction : chez le vieux gâteux alcoolo de la ferme d’à côté.
Je prends le pick-up.
« Adi gamin ! Comment vas ?... M’accueille le vieux Lucien. Tu vas bin rentrer boire un p’tit digestif, le godet s’impose non ? t’as bin dû te caler les joues ce midi, j’suppose ? Allez, tu vas voir gamin… l’digestif, y va t’aider à digérer, j’t’assure, c’est on ne peut plus radical ! »
Tu m’étonnes que ce soit radical, 89.9 de poire en pleine poire, distillée par les soins d’un expert en la matière dans un archaïque alambic qui date de Mathusalem…
« Oui… pourquoi pas !... »
Je ne refuse jamais un verre si gentiment offert, et puis son eau de vie porte bien son nom, c’est une poire qui donne la pêche, une de celle qui redonne  du cœur à l’ouvrage  du rubicond au visage et  du relief accidenté à la truffe… Enfin, je pense que la dégradation physique de ce vieil homme n’est pas à mettre - complète - sur le dos de l’alcool, mais en grande partie sur celui de l’esclavagisme du labour. Ici encore un homme du terroir, célibataire depuis toujours, un rustre sympatoche, un fruste bossu qui gagne à être connu…
« Dis-moi Lucien, je venais te voir pour la remorque, tu sais, celle qui te sers à trimballer ton bétail. C’est pour Sacha, il a un défilé, demain après-midi, à la capitale…
- Ouais, ouais, ouais gamin, y’a pô de soucis… J’l’ai stockée dans la grange, t’iras bin te servir tout seul hein ?… pô de gêne entre nous. Mais avant toute chose… tu vas bin t’envoyer un autre godet ?
- Houlà !... Excuse-moi… Regarde, fis-je, verre dressé et tremblotant, je n’ai toujours pas bu le premier !
- Ho gamin ! Te fais pô prier… Bois… Bois… Goule dans ton godet… cela ne te fera pô de mal, écoute un vieux sage… la voix de la raison… de toute manière, tu ne vas prendre le volant que sur deux petits kilomètres, grand max, et sur une route si fréquentée qu’en cinquante ans… je n’y ai jamais vu l’ombre d’un garde champêtre ! »
Je bois mon verre. La gnole n’est pas mauvaise mais… elle te fait bouillonner les entrailles d’une façon telle qu’il y a de quoi prendre une bonne leçon d’anatomie.
La bouche, le pharynx, l’œsophage, le cardia et… l’estomac !
Harrr…
« J’ai la bouche pâteuse…
- J’ai le remède ! »
J’ai encore pensé tout haut moi…
Quel naze… cela m’arrive trop souvent. En même temps… je touche du bois… car pour l’instant… cela ne m’a contraint qu’à boire quelques dizaines de verres supplémentaires…
Quatre ou cinq godets plus tard… je me décide à sortir atteler la remorque. Lucien lui, est resté à l’intérieur en bonne compagnie de sa meilleure amie. Sans aucune difficulté particulière, je me démerde pour que la fixation remorque/attache caravane soit suffisamment solide. Il faut dire que c’est du vieux matos - aussi vieux et aussi tordu que le Lucien pour tout dire - et que le système d’attelage du pick-up n’est pas vraiment adapté à celui de la remorque. Mais je me débrouille. Un peu de corde, un sandow par-ci, un tender par-là, et le tout tient… à vrai dire plus ou moins bien… C’est même légèrement bancal… Qu’à cela ne tienne, il faudra simplement faire attention à ne pas conduire trop vite…
« Teuf Teuf » fit le trajet.
J’arrive sans mal. Tant mieux, car j’en connais certains qui m’en auraient sûrement voulu…
La caisse vaguement garée devant l’étable, je sors, clé en main, pour ouvrir la grande porte qui me sépare de Sacha. Cependant… quelque chose me chagrine… Il me semble bien avoir fermé le verrou avant de partir tout à l’heure… Oui, c’est une certitude, je me revois le faire. J’entends encore le cliquetis de la chaîne… et encore mieux ! celui - caractéristique s’il en est - du verrou qui se ferme.
Alors merde… j’ai a peine la vingtaine, ne me dis pas que la sénilité me guette déjà ! Sinon… qu’elle me guette encore à bonne distance pendant au moins trente ans ! Trente ans, c’est pas énorme ! C’est pas trop demander !
Merde alors…
Hé ! bé ! non ! C’est clair ! C’est net ! C’est précis ! C’est trop demander !... Le verrou est grand ouvert, il me regarde bouche bé, ébahi comme qui dirait. Dingue !
Je me demande soudain s’il n’y a pas pire situation derrière cette porte… ouverte…
Un frisson remonte le long de ma colonne.
Prenons des gants… Oui, poussons la porte délicatement… là… oui… doucement… et non… là… non !… non non ! c’est pas possible, non non non !... Ça y est… J’ai cette saloperie de syndrome - vous l’avez peut-être déjà choppé avec une autre partie de votre corps, c’est très personnel comme chose - le syndrome du coude qui bouge tout seul lorsqu’on flippe sa race !
Sacha, et bé Sacha… s’était fait la malle !
Un débonnaire morceau de barbaque d’une tonne, trop lourd pour faire plus de deux pas par jour (la plupart du temps pour aller d’un bout à l’autre de son auge, et encore… elle ne doit même pas faire trois mètres cette putain d’auge !) s’est barré ! N’est plus là ! Ce gros benêt s’est barré ! Il s’est carrément volatilisé !
Attends, attends… attends… réfléchissons… Il a dû sortir… par la porte.
Mais quelle perspicacité mon cher… elle était grande ouverte !
Il doit y avoir des empreintes alors… il doit y avoir des…
Non… - là je ne vous dit pas, le coude est en train de m’emporter littéralement tous le reste de mon petit corps tout frêle avec son tremblement compulsif… mais le tremblement compulsif d’un mec qui flippe sa race !
Aucune trace visible d’un quelconque mouvement à part celles que j’ai laissées tout à l’heure en peignant cette satanée bestiole - qui ne bouge pas d’un poil des heures durant, mais qui disparaît ! Sans crier gare ! ou pousser un mugissement ! ou un ronflement !...
Un sifflotement m’aurait suffi !
Il doit posséder un pouvoir de télé transportation ce con !
Bon… Trêve d’élucubrations. Il faut que je me calme, que je me ressaisisse, c’est pas possible… Y’a quelque chose qui cloche, y’a quelque chose qui m’échappe, merde, ce - n’est - pas - possible…
Et moi… en attendant… je vais me faire descendre. Je vais me faire trouer le cuir avec du 22, avec la long riffle chargée, qui attend paisiblement sur le râtelier dans le placard, qui attend une action, quelque chose de suffisamment gros - genre, la disparition d’un yack de compétition - pour sortir se balader et se défouler un peu.
J’vais morfler.
Mais pourquoi je pense déjà à ma mort ? J’suis bien défaitiste… j’vais tout bêtement le retrouver ce yack de malheur.
Mon Dieu… Je ne crois pas au surnaturel. J’e ne suis pas superstitieux. Je ne crois pas au paranormal. Mon Dieu… Tiens ! qu’il me tripote, comme dirait l’autre…
Sacha, il ne bougeait pas des masses, pour sûr, il n’est pas passé par la porte, donc…
Il s’est télé transporté.
Non… mais il a pu s’envoler ce con…
Le jour ou les yack auront des ailes est arrivé !... Craignaient les yacks !... Vénéraient les yacks volant !... Qui doivent rester malgré eux à terre pour pâturer les trois quarts du temps…
Non… Regardons autour de nous…
Là ! Voilà !... Il y a une énorme brèche dans le toit. Une partie des tôles ondulées sont en suspension autour d’un trou béant, presque aussi large que peut l’être un yack. La poutre de soutien principale m’a bien l’air brisé en son centre… d’une légère cassure… surplombée d’une trace rectiligne, sans doute une corde qui est venue frotter le bois pour soulever le yack… et celui-ci n’a pas dû passer du premier coup, le pauvre…
Une chose est sûre, j’ai du bol… rien ne m’est tombé sur la tronche. J’aurai pu avoir très mal… même les tôles ondulées sont menaçantes, flottant à peine retenues par un équilibre… quasiment parfait - je dis quasiment parfait parce que le tout vibre un peu… J’ai même l’impression que leur mouvement s’intensifie…
Tiens ! J’entends craquer maintenant…
J’vais peut-être me décider à m’activer…
OUI ! Je vais me…
CRACK !


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