Pour lui, mûrir et mourir ne sont séparés que par le « O » et le « ^ » de « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ! ». Pascal Forbes
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Un crime qui aurait pu être parfait d’élaine de liancourt

Un crime qui aurait pu être parfait / Chapitre I

Sunday 28 November 2010, by Blackout

Un escalier sombre s’enfonce dans les étages inférieurs d’un immeuble sordide. La lampe a claqué, le concierge ne l’a pas changée. Une odeur désagréable, mélange de tabac, de crasse, d’urine…
« Ça c’est encore le gosse du 3ème qui a pissé le long du mur » pense Laurence, main sur la rampe - bon faut que j’me dégrouille, j’vais encore être à labour et le « vieux » va râler ! On y voit rien là-dedans, un coup à s’casser la binette, il pourrait pas changer la lampe c’t’enfoiré de pip’lette ? »
 
Tous les jours, c’est le même cérémonial, les mêmes observations amères de Laurence, mâchées entre ses dents… elle est la première à sortir de l’immeuble grand de 6 étages plus 2 chambres de bonne. Elle « embauche » à 6 heures le matin - presqu’une heure de trajet - pas l’temps de « flâner » comme elle dit.
 
Ce matin-là, Laurence est de mauvaise humeur - elle a mal dormi - sa voisine d’à côté, Linette, a « galvaudé » toute la nuit dans un bruit infernal et… castrant !
Elle descend cependant, Laurence, prudemment, dans l’obscurité… l’habitude la guide, les mêmes gestes devenus presque rituels… elle se dirige vers la cave où sont rangés vélos, motos etc.
Elle passe devant la loge des concierges, s’engage dans le couloir, tend l’index de sa main droite sur le bouton électrique (« Dieu merci, ici, y’a d’la lumière, murmure-t-elle ! »), bute sur quelque chose de mou, avant d’atteindre l’interrupteur, tombe mains en avant. Sur son visage, elle sent un respir rauque « Serait-ce l’Ernest qui m’attend ?… hum !!! aurait-t-il changé de bord ? »
Il faut dire que la solitude de Laurence est, plus ou moins, amoureuse d’Ernest mais celui-ci porte ses préférences ailleurs !
 
Toute émoustillée, elle se relève, retrouve l’interrupteur… ET LA LUMIERE FUSE !
 
L’immeuble entier en a tremblé !
 
Laurence a dû cracher ses poumons dans le cri d’horreur qu’elle a lâché.
Tremblante, elle regarde, hagarde…
Ses mains sont gluantes d’un sang encore tiède, ses pieds, mêmement, glissent dans une flaque rouge, glauque !
Au sol, râle un homme, complètement nu, un couteau enfoncé dans le cœur. Il est recouvert de paille, de plumes… cravate enfoncée dans la bouche… il semble jeune.
 
Ses yeux révulsés reflètent l’horreur en même temps qu’un appel désespéré… un hoquet… des caillots d’un sang noirâtre… puis juste un filet qui de la commissure des lèvres rejoint le cou, comme à regret.
 
Alerté par les cris de Laurence, le concierge est là en premier :
« Vite ! dit-il à son épouse qui le suivait, appelle une ambulance et les gendarmes ! »
L’ambulance, cependant, ne transportera qu’un corps vide de toute vie.
 
L’émotion, la panique passées, Laurence se sent grande vedette ! Les locataires n’ont d’yeux que pour elle… elle se sent « quelqu’un »
« Je vais sans doute passer à la télé et sur les journaux pense-t-elle. Ah ! la gueule que vont faire les copines ! »
Laurence est ce genre de femme « anonyme » que l’on ne voit pas… Une femme qui porte sans doute un passé terne de solitude, décevant, sans relief… qui n’a qu’une existence routinière : métro - boulot - dodo comme l’on dit… Sa vie c’est un peu celles des autres. Celles des autres qu’elle fait siennes. Elle se les approprie sans scrupule, les arrange même à sa propre sauce, y ajoutant son piment, sa verve !
 
Dans les locaux de la gendarmerie, elle retrouve toute sa superbe. Elle a un rôle à jouer ! Pour la première fois de sa vie, elle se sent importante ! Elle redresse son buste plat et raconte pour la énième fois sa découverte macabre, changeant sans arrêt un détail.
« Si ! si ! il était encore en vie lorsque je l’ai trouvé puisqu’il m’a regardée !
- Vous a-t-il parlé ?
- Non ! enfin si ! il voulait me dire, sans doute, QUI était son assassin...
- Quel nom a-t-il prononcé ?
- C’est-à-dire qu’il n’a pas eu le temps mais je suis sûre qu’il voulait accuser, sa bouche s’est arrondie, sa main montrait...
- Montrait quoi ?
- Le couteau… il voulait sans doute que je l’enlève !
- Mais il n’a rien dit ?
- Euh ! non !
- Madame… madame...
- Laurence Passepoil !
- Madame Passepoil, il s’agit d’une enquête criminelle, vous devez dire la vérité, rien d’autre, je n’ai pas besoin de vos suppositions… donc, il était nu ?
- Oui ! enfin presque ! il avait un slip bleu je crois…
- Vous croyez ou vous ne croyez pas ?
- J’en sui sûre, il était bien bleu...
- Je ne vous demande pas la couleur... je vous demande s’il avait vraiment un slip ?
- Oui ! oui ! puisque son portefeuille était coincé dedans… si vous voulez mon avis...
- Je ne veux pas votre avis… je vous appellerai si besoin est. Merci madame Passepoil, de toute façon cette affaire relève de la « Crim », vous avez intérêt à être claire avec elle ! »
 
Mais Laurence ne veut pas partir… elle tient son rôle… son casting ! Elle veut user jusqu’au bout son vedettariat !
« Je connais des drôles de choses sur les gens de l’immeuble qui pourraient vous servir, si vous voulez...
- Vous n’êtes pas la concierge ?
- Non ! non !
- Qu’avez-vous à me dire ? »
 
Laurence ajuste ses lunettes, croise ses jambes, prend un air mystérieux et à voix presque basse, énumère :
« Au sixième habite Ernest, un célibataire de la cinquantaine, je l’aime bien moi l’Ernest… il ne m’aurait pas déplu… seulement, il ne s’intéresse pas aux femmes !
- Bon ! bon ! continuez...
- Au cinquième, y’a les Kracot, un petit couple sympa, calme, sans histoire, presqu’anonyme sauf qu’ils fument parait-il… et pas n’importe quoi ! ni des blondes ni des brunes, plutôt des trucs genre drogues pas si molles que ça…
- Vous voulez dire des drogues dures ?
- C’est bien possible ! Ce n’est peut-être aussi que de l’herbe, allez savoir ! Moi, c’est la concierge qui m’a dit ça mais les concierges… »
Laurence laisse un silence s’installer pour juger de l’impact de sa révélation… mais rien. Déçue, elle continue :
« Au quatrième, c’est un grand mec, blond au yeux bleus qui ne doit pas se laver souvent tellement il pue ! Chez lui, il y a toujours 4 ou 5 copains et « ça » picole, j’vous dis pas ! Souvent, dans l’escalier, j’en rencontre complètement pétés, saouls si vous préférez, ils font du pétard jusque pas d’heure dans la nuit... des fêtards quoi… Un jour, j’ai même vu des choses étranges... Il y avait une femme allongée sur le palier entre le 4ème et le 3ème, complètement ivre elle aussi et Thierry - c’est le nom du locataire du 4ème Monsieur le Commandant, il la tapait à grands coups de pieds dans le ventre. Il lui disait « fous le camp, allez fous le camp ! » Elle râlait la pauvre femme, j’ai dû appeler les Pompiers et le SAMU !
- Poursuivez ! au 3ème ?
- Au 3ème y a les Lefort - mère et fils. On ne sait pas trop de quoi ils vivent… elle est au chômage depuis plusieurs mois… une jolie femme croyez-moi…
- Au second, c’est Jojo... pas mauvais drôle, il est éboueur, ramasse tout ce qu’il trouve pour le revendre sur les brocantes. Vous ne pouvez pas imaginer tout ce que les gens jettent ! mais ceci dit Jojo est un brave homme !
- Et au premier ?
- Ah ! au premier vit Armande, une véritable pipelette, un poison ! elle vit avec ses 5 chats… elle critique tout le monde, épie à droite et à gauche, ment, bref enquiquine tout l’immeuble !
- Et vous ?
- Moi ? j’suis tout en haut dans une chambre de bonne parce que je n’ai pas de quoi me payer un appartement, puis je vis seule donc ! Je fais les ménages dans les bureaux de l’usine de cartons et je mets en rayon au supermarché TROCHERE...
Bien sûr, au rez-de-chaussée, il y a les concierges ! toujours au garde-à-vous, droits comme cierges d’église où y sont toujours fourrés d’ailleurs. »
 
Laurence a parlé des heures, ajoutant toujours un petit morceau sur celui-ci ou celui-là… jusqu’au moment où un inspecteur est entré dans le bureau du commandant :
« Commandant, nous avons identifié la victime a-t-il dit, c’est RAFLETOU ! un huissier d’injustice ! Il a été tué avec un couteau à pain.
- Mais que pouvait-il faire à 6 heures du matin dans cet immeuble ? et si le corps a été retrouvé encore vivant, c’est que l’assassin n’était pas encore bien loin… peut-être même était-il encore caché dans l’immeuble ? »
Un nouveau hurlement de Laurence :
« Ah ! mon Dieu, il était près tout près de moi si ça s’trouve ! Il m’a vue, reconnue certainement… je suis devenue un témoin à éliminer !
- Calmez-vous, calmez-vous Madame… nous ne sommes pas dans un feuilleton télévisé ! N’avez-vous rien entendu ?
- Non ! enfin je ne me souviens plus ! j’ai eu tellement peur !
- Tant pis ! effectivement l’assassin ne devait pas être bien loin, certainement dans un des box à vélos… Dites-moi, lorsque les voisins sont descendus en entendant vos cris, manquait-il quelqu’un ?
- Euh ! oui… il n’y avait pas Monsieur Ernest, il n’y avait pas Monsieur Kracot ni non plus le gamin du 3ème...
- C’est tout ?
- Je crois que ouououii !
- Vous n’en êtes pas sûr ?
- Euh non ! »
 
Laurence est trop émoustillée ! elle décide de ne pas aller travailler. Elle rentre en sa chambre de bonne, tire tous les rideaux, se dirige vers une armoire bancale. En ouvrant la porte, celle-ci grince, comme pour protester de cette violation ! Laurence attrape un paquet plat, emmailloté dans un châle de laine, le serre avec précaution et amour sur son cœur et le dépose sur la table.
Elle ouvre, avec une douceur extrême, ce bien qui lui semble si précieux et en extrait un ordinateur !
 
« Viens mon Chéri ! tu vois, chaque jour, toi et moi écrivons des histoires policières inventées mais, aujourd’hui, nous en avons une vraie, à portée de main et du vécu en presque direct ! Ensemble, nous allons la résoudre ! chercher l’assassin! »
 
Dans l’immeuble, Laurence est la locataire « du sous-toit », celle qui vit dans une seule chambre avec vue sur antennes de télé… chiottes sur le palier… la pauvre femme quoi, qu’on croise parfois dans l’escalier sans y prêter attention car elle n’a pas de « consistance » véritable, CROIT-ON !
 
Erreur ! En fait, Laurence cache bien son jeu ou sa passion comme vous voudrez.
Elle écrit, des heures entières, de sombres histoires.
A force de regarder la télé, elle a endossé le costume du « mentalist » : son raisonnement est juste, son œil ouvert, son jugement redoutable !
« Je nous donne une semaine Chéri pour résoudre ce problème ! dit-elle à son ordinateur… et là, à nous la « grande aventure » !
 
La grande aventure ? demain ou un peu après, voulez-vous ?
 
elaine
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