Si le ridicule ne tue pas, enterrez-moi vivant. Pascal Forbes
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Richard Palachak

Fragments de Nuit, inutiles et mal écrits : 28-29-30

Tuesday 30 January 2018, by Blackout

Photo de Simon Woolf

Pour le livre de Richard Palachak, "Kalache", c’est par ici : KALACHE

Fragments de Nuit, inutiles et mal écrits : 25

 
« Je te sauve en ce moment même, Kalache, en t’apprenant ce qu’est la vie. Mon histoire témoigne d’une époque révolue que j’ai tant appréciée pour sa folie, son absurdité, son aspect délirant et dissolu, qu’elle palpite encore au plus profond de mon cœur. Et ce sont justement ses défauts qui la rendaient délectable et plus humaine. Tu sais, l’âme slave n’a pas tellement changé, malgré les progrès scientifiques, économiques et politiques. Nous sommes ce soir les exemples vivants de cet esprit qui sait que la seule vie qui vaille la peine d’être vécue réside dans l’euphorie de la folie pure. L’âme slave résistera toujours au règne contemporain de la mort. Le numérique, c’est la mort ! Le grand marché mondial, c’est la mort ! Le sérieux et la profondeur, c’est la mort ! Les hommes ont oublié que leur existence n’est qu’une maladie mortelle et que les maladies n’ont aucun sens. »
 

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Tous les clients du bar commencèrent à gueuliber des chansons traditionnelles serbes qu’ils connaissaient sur le bout des doigts. En transe, les filles montèrent sur les tables afin de se déhancher au centre de ce sabbat solsticial, enflammant l’auditoire par un sortilège irrésistible et connu de tous. Le répertoire rom, enraciné dans le patrimoine serbe depuis des temps antédiluviens, brûlait les cœurs et illuminait les regards. L’ambiance était délirante, la musique était infernalement divine, les corps gracieux étaient possédés. Je sentais mon âme sortir de ma chair et s’unir au grand esprit délicieusement maudit de la Serbie. En bon ivrogne qui se respecte, j’eus l’impression de vivre une révélation : malgré mon argent, malgré mes possessions, malgré mon orgueil occidental, je vivais comme un con.
 

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J’ouvris la bouche et beuglai par imitation, m’évertuant de reproduire les sons et grimaces environnantes. Le délire dura deux bonnes heures durant lesquelles je ne cessai de danser, de boire et de gerber en boucle. Plus la moindre notion du temps et de l’espace, plus aucun repère parmi ces inconnus qui m’embrassaient, me gavaient et m’entraînaient dans leur vortex abyssal. Les billets de dinars tourbillonnaient autour des musiciens, qui les attrapaient au vol et les accrochaient aux cordes de leurs instruments sans ne jamais s’arrêter de jouer. J’en profitai pour liquider mes liasses de biffetons serbes. Et à chaque oblation, la musique battait plus forte, les voix tonnaient plus vives, et le rythme s’emballait plus fou, jusqu’à ce que la transe ait définitivement raison de mon âme. Souvenirs évanouis, black-out et quelques fragments de visions post mortem. Des sherpas me portent et me jettent sur la banquette arrière d’un taxi. Puis ces dernières paroles : « Cette fois t’as bu, la prochaine fois tu baises ! »
 

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